Lorsqu’une maladie se propage, tout le monde en voit les conséquences : le nombre de cas, les gros titres et les conférences de presse, les mesures d’urgence et les interventions de santé publique. Mais en réalité, la plupart des flambées sont arrêtées net car les spécialistes de la santé publique les détectent et interviennent avant qu’elles ne fassent la une des journaux – et cela, grâce à des personnes qui continuent de chercher des informations et de poser les bonnes questions, comme le docteur Temel.
« L’épidémiologie de terrain est un état constant de scepticisme », explique le docteur Fehminaz Temel, superviseuse d’unité au Programme turc de formation à l’épidémiologie de terrain. « On continue de se poser des questions sur le pourquoi, le qui, le quand et le comment. Il ne faut pas croire immédiatement tout ce que l’on lit. On doit tout remettre en question. »
Spécialiste de la santé publique avec une sous-spécialité en épidémiologie de terrain, le docteur Temel travaille au sein du programme depuis sa création en 2012. Aujourd’hui, elle le dirige sous l’égide du ministère turc de la Santé, et supervise la formation et le déploiement des épidémiologistes de terrain dans tout le pays.
Or, la force du programme ne repose pas uniquement sur l’instinct, mais s’appuie sur une préparation structurée et approfondie. Au cœur de l’épidémiologie des flambées de maladie se trouve la nécessité de maîtriser ces dernières et d’empêcher la propagation de la maladie.
Formation pratique
Le projet de sécurité sanitaire en Türkiye est une initiative financée par l’Union européenne et l’OMS qui vise à renforcer les capacités en intégrant la préparation et la riposte aux menaces épidémiques de toute origine, conformément aux normes internationales.
Dans le cadre de ce projet mis en œuvre par le ministère de la Santé, les stagiaires du Programme de formation à l’épidémiologie de terrain sont dotés d’outils pratiques permettant de transformer les soupçons en preuves scientifiques. De l’utilisation des systèmes d’information géographique et de la modélisation des maladies à l’épidémiologie appliquée, la formation, qui bénéficie de l’expertise technique de l’OMS, est conçue pour être immédiatement appliquée sur le terrain.
Au lieu de cours abstraits, la formation fournit les outils qui permettent aux épidémiologistes de reconnaître des tendances que d’autres pourraient négliger, de modéliser la propagation des maladies et de recenser les risques avant qu’ils ne s’aggravent.
Mobilisation communautaire
Le Programme turc de formation à l’épidémiologie de terrain est largement dominé par les femmes, non pas par choix mais par évolution.
« Davantage de femmes s’inscrivent au programme », explique le docteur Temel. « C’est un travail exigeant. On doit appliquer sur le terrain ce qu’on a appris. Il faut y consacrer de longues heures, parfois passer des nuits sans sommeil, ce que de nombreuses femmes savent déjà gérer dans différents aspects de leur vie. »
Le docteur Temel explique comment la diversité renforce la prise de décisions : « Lorsqu’on frappe à une porte, la présence d’une femme peut faciliter la participation. Lors des enquêtes ou des entretiens, les communautés peuvent se montrer plus ouvertes et plus coopératives. »
Le programme, qui est intégré au ministère turc de la Santé, transforme la formation en actions concrètes de santé publique. Le personnel formé a été mobilisé après les tremblements de terre de février 2023 dans le sud de la Türkiye pour apporter leur aide aux provinces touchées, de la phase d’urgence aiguë jusqu’au rétablissement à long terme de la santé publique.
Mais la surveillance n’était qu’une partie de l’effort.
« Parallèlement, on a renforcé nos capacités dans les provinces. On a formé des équipes locales, on les a orientés et on s’est assuré que chaque province disposait de professionnels qualifiés sachant comment détecter les flambées épidémiques et lutter contre elles », explique le docteur Temel.
C’est à ce moment que la préparation a commencé à se concrétiser.
Transmettre les connaissances
Or, la préparation à elle seule ne suffit pas ; il faut aussi transmettre les connaissances, les enseigner et les partager.
La force du programme réside non seulement dans la formation, mais aussi dans la continuité et la durabilité. Le docteur Gülşen Barlas le sait bien. Elle a commencé comme stagiaire en 2013, a terminé le programme en 2015 et travaille depuis comme mentor.
« Les cliniciens s’occupent de leurs patients », explique-t-elle. « Alors que les épidémiologistes protègent des communautés. »
Le mentorat est constant ; les systèmes de surveillance sont passés en revue ensemble ; les enquêtes sur les flambées sont examinées en temps réel. Les stagiaires présentent leurs conclusions aux niveaux national et international.
« Nous sommes très satisfaits de les voir [les stagiaires] identifier la cause d’une flambée épidémique, recommander des mesures de lutte et présenter leur travail. On voit en fait l’impact de ce qu’ils ont appris », précise le docteur Balas.
De nombreux stagiaires retournent plus tard dans les directions provinciales de la santé ou dans les unités centrales du ministère de la Santé où ils deviennent les regards experts et les esprits d’analyse qui interviennent en cas d’événements liés aux maladies infectieuses dans leur région.
Au-delà des chiffres
Pour le docteur İrem Zengi, l’un des stagiaires, cette expérience a façonné à la fois sa perspective professionnelle et sa compréhension personnelle de la santé publique.
« On travaille avec des données », dit-elle. « Mais les données ne sont jamais que des chiffres. Derrière chaque chiffre, il y a une personne. »
Spécialiste de la santé publique, son expérience sur le terrain a commencé pendant la pandémie de COVID-19 et s’est poursuivie après le tremblement de terre dans la province de Hatay.
« Il s’agit d’un domaine dynamique. Il faut toujours être prêt. On doit réagir rapidement. Et quand on voit le résultat de son intervention, cela procure une immense satisfaction professionnelle », ajoute-t-elle.
Lors des enquêtes sur les flambées épidémiques, elle a vu comment ces formations sont mises en œuvre.
« On analyse les données et on remarque des choses que d’autres n’ont pas vues. On pose les bonnes questions. Une seule question peut changer toute l’histoire. »
Le docteur Zengi décrit le processus d’enquête comme un travail de détective, qui consiste à relier les points, à identifier des modèles et à découvrir des liens de causalité. Mais un souvenir ressort particulièrement : alors qu’elle évaluait des installations temporaires après le séisme, une femme l’a abordée, disant qu’elle ne pouvait confier ses inquiétudes à personne d’autre.
« Elle m’a dit qu’elle se sentait plus à l’aise à me parler », raconte le docteur Zengi.
À ce moment-là, il est apparu clairement que l’accès sur le terrain n’est pas seulement une question d’autorité ou d’expertise technique, mais aussi de confiance.
Le programme, dit-elle, l’a rendue plus curieuse et plus observatrice, capable de regarder au-delà de l’évidence et de reconnaître que les chiffres représentent des vies.
Renforcer la sécurité sanitaire en assurant la continuité
Grâce à la collaboration avec l’OMS et des réseaux internationaux tels que le Réseau de programmes de formation en épidémiologie et en interventions de santé publique (TEPHINET), le programme harmonise la mise en œuvre nationale avec les normes mondiales de sécurité sanitaire.
Après l’accréditation internationale du Programme avancé de formation à l’épidémiologie de terrain en 2022, la Türkiye renforce les capacités au niveau provincial et a récemment lancé la composante de formation à l’épidémiologie de terrain de première ligne, marquant ainsi une nouvelle étape dans le développement des capacités d’épidémiologie de terrain.
Comme le fait remarquer le docteur Priyakanta Nayak, coordinateur du projet de l’OMS sur la sécurité sanitaire en Türkiye : « les femmes du Programme turc de formation à l’épidémiologie de terrain continuent de démontrer que le leadership en matière de santé publique se construit pas à pas, au cas par cas, communauté par communauté. Comme le dit le proverbe turc, « Damlaya damlaya göl olur » – goutte à goutte, un lac se forme ».
« Du Programme de formation à l’épidémiologie de terrain de première ligne, où les compétences en matière de surveillance sont affinées au niveau provincial et où des réponses rapides sont apportées, au programme avancé, où des analyses complexes, un leadership stratégique et une coordination au niveau national sont mis en place, chaque étape franchie témoigne de la croissance, de l’engagement et de l’impact. Chaque flambée épidémique étudiée, chaque ensemble de données analysé, chaque visite sur le terrain effectuée et chaque stagiaire encadré dans le cadre du mentorat du Programme de formation à l’épidémiologie de terrain ajoute une goutte à un lac grandissant d’expertise et de résilience.
« La force, le professionnalisme et la détermination constante des stagiaires du Programme de formation à l’épidémiologie de terrain ne contribuent pas seulement à renforcer la sécurité sanitaire en Türkiye, ils créent un continuum d’excellence allant de la pratique de première ligne au leadership de haut niveau, et inspirent la nouvelle génération d’épidémiologistes de terrain à agir avec confiance et détermination. »
Pour véritablement mesurer la sécurité sanitaire d’un pays, on ne doit pas se limiter à la manière dont il intervient en cas de flambée épidémique, mais aussi au nombre de flambées qui ne se produisent jamais. Dans les programmes de formation, les centres de coordination et les sites de terrain de Türkiye, les épidémiologistes de terrain continuent de poser les questions qui permettent d’éviter la prochaine crise.
La publication de cet article a été cofinancée par l’Union européenne. Son contenu relève de la seule responsabilité de l’OMS et ne reflète pas nécessairement le point de vue de l’Union européenne. Cet article a été élaboré par le bureau de pays de l’OMS en Türkiye.

